Une épargne de précaution, c'est de l'argent mis de côté pour l'imprévu : une perte d'emploi, une réparation de voiture qui ne peut pas attendre, une facture de santé, une chaudière qui rend l'âme en février. Toute sa valeur vient du fait qu'elle est disponible et qu'on n'y touche pour rien d'autre — et c'est exactement pour cela que la mélanger à l'épargne générale finit par l'éroder en silence.
Le conseil que vous lirez le plus souvent, c'est « trois à six mois de dépenses ». C'est un point de départ raisonnable, mais pris au pied de la lettre il ne sert presque à rien, car il ne dit pas les dépenses de qui, quelles dépenses, ni pourquoi la fourchette est deux fois plus large à une extrémité qu'à l'autre. Voici comment en faire un chiffre qui veut dire quelque chose dans votre situation.
Partez des dépenses essentielles, pas des revenus
L'erreur la plus courante consiste à dimensionner le fonds sur le salaire net. Une épargne de précaution n'est pas là pour remplacer vos revenus ; elle est là pour vous garder à flot pendant que ces revenus sont interrompus. Ce sont deux chiffres différents, et le second est en général bien plus petit.
N'additionnez que ce que vous ne pourriez vraiment pas cesser de payer le mois prochain :
- Loyer ou crédit immobilier
- Charges : électricité, eau, chauffage, téléphone, internet
- Courses (le vrai montant, pas celui qu'on aimerait)
- Cotisations d'assurance
- Mensualités minimales de vos dettes
- Les transports nécessaires pour aller travailler
- La garde d'enfants, si l'arrêter vous empêcherait de travailler
Laissez délibérément de côté les restaurants, les abonnements, les voyages, les cadeaux et tout ce que vous couperiez dès la première semaine d'une vraie urgence. C'est ce chiffre qui compte, et pour la plupart des foyers il se situe entre la moitié et les deux tiers des dépenses mensuelles normales.
Si vos dépenses essentielles mensuelles atteignent 1 800 €, trois mois représentent 5 400 € et six mois 10 800 €. L'écart est assez large pour que « trois à six » ne soit pas un objectif unique : ce sont deux buts assez différents, et choisir vers lequel vous visez est la vraie décision.
Ce qui pousse vers trois mois, et ce qui pousse vers six
La fourchette existe parce que la bonne taille dépend de la probabilité d'une interruption et de sa durée. En gros, vous êtes dans le bas quand les revenus sont stables et remplaçables, et dans le haut quand ils ne sont ni l'un ni l'autre.
Ce qui plaide pour un fonds plus petit :
- Un emploi salarié stable dans un secteur qui recrute régulièrement
- Deux revenus dans le foyer, surtout dans des secteurs sans lien entre eux
- Des charges fixes faibles par rapport aux revenus, donc de la marge pour couper
- L'accès à de vrais filets de sécurité : soutien familial, indemnités de licenciement
Ce qui plaide pour un fonds plus grand :
- Indépendant, freelance, commission ou travail saisonnier
- Un seul revenu qui fait vivre plusieurs personnes
- Un poste spécialisé où retrouver l'équivalent prend des mois
- Des personnes à charge, ou quelqu'un au foyer avec des frais de santé continus
- Être propriétaire plutôt que locataire, puisque les réparations vous reviennent
- Toute situation de santé où un trou de couverture serait sérieux
Un indépendant avec un crédit immobilier et deux enfants n'est vraiment pas dans la même position qu'un salarié locataire dans un foyer à deux revenus, et il serait étrange que les deux visent le même montant.
Le premier palier, ce n'est pas trois mois
Dix mille euros, c'est démoralisant à regarder quand on part de zéro, et un objectif auquel on ne croit pas est un objectif qu'on cesse d'alimenter. Il est bien plus utile de le découper en étapes qui servent déjà à quelque chose par elles-mêmes :
- De 300 € à 600 €. Couvre la majorité des imprévus ordinaires : un pneu, un téléphone, une franchise d'assurance. Surtout, c'est le tampon qui empêche un petit problème de finir sur une carte de crédit.
- Un mois de dépenses essentielles. Un salaire versé en retard ou une facture qui traîne devient un désagrément, plus une crise.
- Trois mois. De l'air, pour de vrai. Pour beaucoup de foyers à revenus stables, c'est un point d'arrêt raisonnable.
- Six mois ou plus. Cela vaut la peine si vos revenus sont variables ou difficiles à remplacer.
Ces premières centaines d'euros font une part disproportionnée du travail, car l'urgence la plus fréquente n'est pas le chômage : c'est un problème à 250 € qui tombe pile le mois où vous n'aviez rien prévu.
Où la placer
Le principe : l'accessibilité prime sur le rendement. Une épargne de précaution doit être récupérable en un ou deux jours sans pénalité, ce qui exclut en général tout ce qui est bloqué à terme ou exposé aux mouvements des marchés — l'argent dont vous pourriez avoir besoin précisément quand les marchés baissent n'a rien à y faire.
À l'inverse, elle ne doit pas être accessible au point de se fondre dans les dépenses quotidiennes. La garder sur un compte séparé de celui du quotidien ajoute juste ce qu'il faut de friction pour qu'elle ne soit pas absorbée. Au-delà, les types de comptes et les taux évoluent avec le temps et varient selon les pays : c'est une conversation à avoir avec un conseiller financier plutôt qu'une règle tirée d'un article.
Épargne de précaution ou remboursement des dettes d'abord ?
La question revient sans arrêt, et la voie médiane habituelle consiste à constituer d'abord un petit tampon, puis à attaquer les dettes à taux élevé, puis à revenir compléter le fonds. Le raisonnement : sans aucun tampon, la prochaine urgence part sur une carte de crédit et annule les progrès que vous venez de faire — vous courez pour rester sur place. Quelle dette attaquer une fois arrivé là est une autre question, traitée dans notre guide sur la méthode boule de neige face à la méthode avalanche.
S'en servir n'est pas un échec
Une dernière chose qu'il vaut mieux dire clairement : dépenser votre épargne de précaution pour une véritable urgence, c'est le fonds qui fonctionne, pas le plan qui casse. Certains ont l'impression d'avoir perdu leurs progrès et renoncent à reconstituer. Vous avez acheté exactement ce pour quoi vous épargniez : l'absence de crise. Remplissez-la de nouveau et continuez.